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Sainte Anne d'Aurey


Sainte Anne d'Aurey
Sainte Anne d'Aurey

Ce récit est extrait de la brochure « Histoire du pèlerinage de Sainte-Anne d'Auray » par l'abbé Maximilien Nicol et rédigé en 1896 et disponible sur le site Gallica et retrace l’origine du pèlerinage de Sainte Anne.

Keranna n'était qu'un petit village, quand sainte Anne le choisit pour y manifester sa gloire. Autour des chaumières, sur le bord des landes où paissaient les troupeaux, s'étendaient des prairies et des champs de blé, où travaillaient les laboureurs. Dans cette solitude, ils vivaient tranquilles, et, n'ayant d'autre horizon que le clocher de leur église, ils se contentaient de cultiver la terre et de prier Dieu. Cependant ces hommes simples gardaient dans leur cœur un précieux souvenir.
Pendant les longues veillées d'hiver, lorsque le conteur faisait revivre les vieilles légendes et les traditions primitives, ils mêlaient souvent au nom des héros et des saints de Bretagne le nom béni de sainte Anne, la protectrice de leurs pères, la gardienne de leur pauvre hameau. Les Bretons ont la mémoire du cœur. Quand leur pays vit la croix des missionnaires couronner les grandes pierres des Druides ; quand la fierté bretonne, s'inclinant devant l'autel de Jésus, couvrit de temples chrétiens nos forêts et nos grèves, sainte Anne ne fut pas oubliée.
Après saint Clair, saint Patern et les premiers missionnaires, d'autres apôtres avaient cultivé ce sol rude mais fécond ; les évêchés étaient fondés, les églises se remplissaient de fidèles, et les pèlerins ne craignaient pas d'affronter les fatigues d'un long voyage, pour aller vénérer les lieux sanctifiés par la présence du Sauveur. Est-ce un de ces pieux voyageurs qui implanta dans notre pays la dévotion à sainte Anne ? On ne sait; mais il est certain qu'un sanctuaire fut élevé en son honneur. Ce fut peut-être le premier hommage qu'elle reçut de l'Occident devenu chrétien.
A la fin du VIIe siècle, la chapelle disparut. Peut-être fut-elle renversée par quelqu'une de ces hordes dévastatrices qui parcouraient alors la Bretagne. Les ruines, en s'amoncelant, abritèrent l'image de la Sainte, que dédaignait sans doute l'avidité des envahisseurs. La chapelle fut détruite ; mais le nom du village (Ker- Anna, village d'Anne) et d'antiques traditions, transmises d'âge en âge, contribuèrent à conserver le souvenir du passé.

Sainte Anne d'Aurey
Sainte Anne d'Aurey

Dans le champ du Bocenno, qui touchait aux chaumières, au milieu des sillons que creusait la charrue du laboureur, se trouvait un petit espace que le soc devait respecter. Plusieurs fois on avait essayé d'y faire passer les bœufs : toujours ils reculaient effrayés et comme repoussés par une force invisible. C'est là que s'élevait la chapelle des premiers âges. Sainte Anne y affirmait ses droits : les habitants, se rappelant le passé et pressentant peut-être les merveilles de l'avenir, reconnaissaient pieusement son souverain domaine. Aussi disaient-ils à ceux qui labouraient le champ : « Prenez garde à l'endroit de la chapelle ». Il ne faudrait pas croire que le culte de sainte Anne ne se fût maintenu que dans ce village perdu de la Bretagne. Pendant les neuf siècles qui séparent la destruction du sanctuaire de Keranna des événements que nous allons raconter, elle eut, même hors du pays de Vannes, de dévots serviteurs. Nous en trouvons une preuve touchante dans deux fragments d'une épopée nationale, qui raconte les exploits de Morvan Lez-Breiz, le soutien de la Bretagne
. Écoutons le héros qui va combattre un chevalier du roi : « — O sainte Anne, dame bénie, je vins bien jeune vous rendre visite ; je n'avais pas vingt ans encore et j'avais été à vingt combats, que nous avons gagnés tous par votre assistance, ô dame bénie. Si je retourne au pays, mère sainte Anne, je vous ferai un présent... et j'irai trois fois, à genoux, puiser de l'eau pour votre bénitier. »
« — Va au combat, va, chevalier Lez-Breiz ; j'y vais avec toi. »
Plus tard, quand il est vainqueur, il accomplit son vœu et s'écrie en pleurant : « Grâces vous soient rendues, ô mère sainte Anne : c'est vous qui avez gagné cette victoire ! »

Sainte Anne d'Aurey
La chaumière d'Yves Nicolazic

Enfin le guerrier, vaincu à son tour, est ressuscité par un ermite et condamné à une longue pénitence. « Au bout de sept années, quiconque l'eût vu ne l'eût pas reconnu. Il ne le fut que par une dame vêtue de blanc, qui passait sous le bois vert. Elle le regarda et se mit à pleurer : « — Lez-Breiz, mon cher fils, est-ce bien toi ? Viens ici, mon pauvre enfant, que je coupe ta chaîne ; viens, je suis ta mère, sainte Anne d'Armor. »
N'est-elle pas touchante, cette scène où éclatent la tendresse maternelle de la Sainte et l'amour confiant du guerrier ? Sans doute, la légende n'est que la poésie de l'histoire ; mais laissant de côté la vérité de ces fragments poétiques, où l'imagination se donne libre carrière, nous voyons que le culte de notre Patronne s'est répandu dans la Bretagne, reliant ainsi le passé aux événements dont le XVIIe siècle et le nôtre ont été les témoins. L'action de sainte Anne va s'affirmer avec plus d'éclat ; la Bretagne va devenir sa conquête, d'une manière plus complète encore, grâce aux merveilles qu'accomplira sur cette terre choisie sa puissante intercession.

Sainte Anne d'Aurey
Sainte Anne d'Aurey

L'histoire nous montre souvent d'une manière admirable les merveilles des voies de Dieu. Au lieu de choisir, pour accomplir ses desseins, des hommes que leur position et leurs talents semblent prédestiner aux grandes choses, il aime à déconcerter nos calculs et à étonner le monde par l'imprévu des moyens qu'il emploie.
C'est dans une chaumière qu'il choisira son élu. Qu'il s'agisse de régénérer la terre, de sauver un peuple, de faire jaillir dans un pays inconnu une de ces sources de grâces où se manifeste la puissance d'un saint, il tirera de la foule douze pêcheurs, une bergère, des enfants, un laboureur. Ils parleront, et le monde les croira ; ils commanderont, et le monde leur obéira. C'est que, derrière ces instruments, inconscients parfois de l'œuvre qu'ils accomplissent, il y a la main de Dieu qui les pousse, entraînant à leur suite les populations subjuguées par les faits merveilleux qui confirment leur parole.
Ce que nous allons raconter n'est encore que l'histoire d'un paysan ; mais ce paysan s'appelait Yves Nicolazic. Pour nous, son nom est glorieux : tant que les pèlerins de sainte Anne viendront user les dalles de son sanctuaire, nous garderons dans nos cœurs le souvenir de l'homme de bien qui accomplit, avec elle et par elle, les merveilles dont nous contemplons le magnifique épanouissement. Nicolazic habitait, à Keranna, une modeste chaumière avec sa sœur Yvonnette et sa femme, Guillemette Leroux ; il n'avait point d'enfants. Parmi les habitants du village qu'il aimait de préférence, nous verrons reparaître, dans le cours de ce récit, Lézulit son voisin, Louis Leroux son beau-frère, et Dom Yves Richard, prêtre de Keranna, qu'il appelait son bon ami. Possesseur d'un petit domaine à Pluneret, il avait pris à bail une ferme appartenant à la famille Cadio de Kerloguen ; satisfait de son humble fortune, il menait une existence paisible, aimant les pauvres, ne portant pas envie aux riches, et ignorant encore les grandes destinées qui l'attendaient.
C'était un vrai Breton ; c'est dire qu'il était bon chrétien. Son âme droite et probe détestait l'injustice ; l'habitude de faire le bien lui donnait des lumières que reconnaissaient ses compatriotes. S'élevait-il entre eux quelque différend, ils le prenaient pour arbitre, et sa sagesse chrétienne mettait les parties d'accord, sans autre profit pour lui-même que d'avoir fait une bonne action.
Cette charité pour ses frères, il l'étendait aux âmes du Purgatoire : les membres souffrants de l'Église avaient une large part à ses prières. Comment s'étonner, après cela, qu'il eût une tendre dévotion pour la mère de ceux qui pleurent ? La Sainte Vierge attirait cette âme ; dans la tristesse comme dans la joie, il prenait son chapelet pour s'entretenir avec elle.
Dès sa plus tendre enfance, il priait Marie ; avec Marie, il priait sainte Anne, qu'il nommait sa bonne maîtresse; par ses prières quotidiennes, il se préparait, pour ainsi dire, aux entretiens merveilleux qu'il aurait plus tard avec elle.

L'Abbaye de Bonne-Dame-de Bourg-Dieu
La chaumière d'Yves Nicolazic

En 1623, un phénomène étrange se passa dans son âme. Sa dévotion pour sainte Anne n'était plus seulement cet attrait qui le portait à la prier chaque jour ; c'était un sentiment plus ardent et plus vif : son amour grandissait. En le faisant monter jusqu'à elle par la prière et par la charité, sa céleste protectrice semblait lui dire qu'elle le choisirait pour manifester sa puissance.
Pourtant Nicolazic se livrait à ses occupations ordinaires. Ce n'était qu'un simple laboureur ; mais son âme se transformait peu à peu sous l'action mystérieuse du Ciel. La paix de son cœur se reflétait sur sa figure, ascétique sans rigidité ; des cheveux courts encadraient son front élevé où les soucis n'avaient pas mis de rides ; son regard, intelligent et doux, inspirait la confiance, et, dans toute sa physionomie, se révélait un mélange de force et de douceur, où revivait la mâle énergie du Breton, adoucie et comme tempérée par les vertus du chrétien.
On était au mois d'août 1623. La ferveur du bon Nicolazic croissait toujours : continuellement occupé de sainte Anne, il eût voulu sans doute faire quelque chose pour sa gloire. C'était un avertissement du Ciel : le moment marqué par Dieu approchait.
Une nuit, qu'il reposait en sa maison, sa chambre fut soudain remplie d'une clarté extraordinaire, que répandait un flambeau de cire tenu par une main mystérieuse. La lumière ne brilla que quelques instants, l'espace de deux Pater et deux Ave, disait-il lui-même, et tout disparut. Mais le prodige se renouvela plusieurs fois : souvent, à son réveil, il apercevait le flambeau ; souvent aussi, quand il revenait tard à la maison, la même lumière marchant à ses côtés, sans que le vent en agitât la flamme, l'accompagnait jusqu'à son logis. Etonné de ces prodiges, le bon laboureur priait et disposait son âme dans le silence à de plus grandes faveurs. Près de son champ du Bocenno, se trouvait une prairie où il laissait paître ses bestiaux, et une fontaine où il les menait boire. Or, par un soir d'été, une heure environ après le coucher du soleil, son beau-frère Leroux et lui, étant allés dans cette prairie, à l'insu l'un de l'autre, pour ramener leurs bœufs, se disposaient à les conduire à la source, lorsqu'une lumière éblouissante épouvanta les animaux, qui refusèrent d'avancer. Les deux paysans levèrent les yeux et aperçurent une dame, pleine de majesté, vêtue d'une robe plus blanche que la neige, qui était tournée vers la fontaine. Effrayés à cette vue, ils prirent la fuite, sans oser contempler la rayonnante apparition; puis, s'étant rassurés l'un l'autre, ils revinrent ensemble, au bout de quelques instants. La source coulait paisiblement dans l'ombre, mais la lumière s'était évanouie et la dame avait disparu.

Sainte Anne d'Aurey
Sainte Anne d'Aurey

La source autrefois ignorée coule toujours ; c'est aujourd'hui une fontaine monumentale, dont l'eau s'épanche dans trois bassins de granit. L'infirme y trouve souvent la force et le malade la santé : la dame au blanc vêtement y fait encore sentir sa présence à ceux qui savent voir les choses du ciel. Nicolazic n'était qu'un paysan, sans science humaine, parlant à Dieu dans son langage breton, mais lui parlant avec son cœur. Grâce à sa foi éclairée, il n'était point superstitieux. Étonné néanmoins de ce qu'il avait vu, il priait avec ferveur, ne pouvant comprendre ce que signifiait cette vision. C'était peut-être, se disait-il, l'âme de sa mère qui lui demandait d'intercéder pour son repos : il l'avait perdue quelque temps auparavant. Pour mettre un terme à ses incertitudes, il résolut de tout révéler au P. Modeste, capucin du couvent d'Auray.
Le bon religieux lui conseilla « de faire dire des messes et des services pour le repos de l'âme de sa mère, et d'être soigneux de se conserver en la grâce de Dieu, tant pour connaître sa volonté, que pour se préserver des tromperies du démon (1). » Nicolazic obéit à ces sages conseils et Dieu le récompensa de sa docilité par de nouvelles faveurs. La dame de la fontaine revint le visiter, tantôt près de la source, « tantôt près de sa maison, quelquefois même dans sa grange et en d'autres endroits».
Il ne craignait plus de la regarder. Debout sur un nuage, un flambeau à la main, elle se tenait devant lui, majestueuse et douce, enveloppée dans les plis de son vêtement lumineux. D'autres fois, le champ du Bocenno était rempli de clartés extraordinaires qui se projetaientjusqu'au village, et souvent Nicolazic entendit, sur l'emplacement de l'ancienne chapelle, des chants mélodieux qui le ravissaient. Dieu semblait marquer ce coin de terre par des prodiges, comme pour annoncer qu'il serait tiré de l'oubli, que le passé allait revivre plus glorieux. Soumis à la volonté du Ciel, Nicolazic attendait. À l'extrémité de la petite place où s'élève la maison de Nicolazic, on aperçoit un chemin presque abandonné, qui disparaît au milieu de flaques d'eau, entre les haies des prairies, et traverse les ajoncs d'une lande. C'était la route d'Auray au commencement du XVIIe siècle. Une croix de pierre, qu'on peut voir encore aujourd'hui, se dressait au bord de cette route, à un kilomètre environ de Keranna ; quand notre bon laboureur passait devant la croix, il aimait à s'agenouiller pour y faire une prière. Le souci des choses terrestres ne le détournait jamais de Dieu. Un soir, c'était le 25 juillet 1624, il revenait de la ville, son chapelet à la main, et tout entier à sa prière, il passait devant la croix, quand soudain l'apparition qu'il avait déjà contemplée, se tint devantlui, environnée de lumière, debout sur un nuage, et portant un flambeau. Cette fois, la dame l'appelle par son nom et l'encourage par de douces paroles. Le laboureur poursuit sa route, en continuant sa prière ; mais, ô prodige ! l'apparition le précède et le conduit jusqu'à sa demeure. Là, elle s'élève majestueusement dans les airs et disparaît à ses regards, pendant qu'il se demande ce que signifient ces merveilles. Sa femme et ses domestiques l'attendaient pour le repas du soir ; mais Nicolazic ne put manger et ne dit que quelques mots, qui trahissaient l'émotion de son âme. Peu de temps après, il se retira dans sa grange, « pour y coucher et garder du seigle battu les jours précédents. » Il ne put dormir : la pensée de ce qu'il avait vu le préoccupait. Vers le milieu de la nuit, un bruit confus vint l'arracher à ses méditations. On eût dit une multitude en marche, remplissant le grand chemin qui passait près de la grange. Etonné, il se lève, il sort et regarde, mais il ne voit personne; la nuit est tranquille : dans la rue déserte et silencieuse, on n'entend aucun bruit (3). Troublé par cette succession de prodiges, dont il ne peut pénétrer le sens mystérieux, Nicolazic rentre dans sa grange, où, avant de se jeter sur son lit de paille, il demande à Dieu de le prendre en pitié et de ne pas permettre qu'il soit trompé par le démon, puisque son seul désir est d'obéir en tout à la volonté divine. Sa prière allait être exaucée. Il avait repris son chapelet, quand soudain la grange se remplit d'une grande clarté, et « une voix lui demanda s'il n'avait pas entendu dire qu'il y eût eu autrefois une chapelle dans le Bocenno ; puis, avant qu'il eût pu répondre, » la dame majestueuse apparut au milieu de la lumière.

Scala Santa de Sainte Anne d'Aurey
Scala Santa de Sainte Anne d'Aurey

C'était le même éclat, le même vêtement, la même douceur. Nicolazic tremblait en la contemplant. Mais l'heure des révélations était arrivée, et jetant sur lui un de ces regards qui ne sont pas de la terre, l'apparition lui adressa ces paroles, dans le langage du pays : « Yves Nicolazic, ne craignez point : JE SUIS ANNE, MÈRE DE MARIE ; Dites à votre recteur que, dans la pièce de terre appelée le Bocenno, il y a eu autrefois, même avant qu'il y eût aucun village, une chapelle dédiée en mon nom. C'était la première de tout le pays ; il y a 924 ans et six mois qu'elle a été ruinée. Je désire qu'elle soit rebâtie au plus tôt et que vous en preniez soin. Dieu veut que j'y sois honorée. »
Dès qu'elle a prononcé ces paroles, elle disparaît avec la lumière qui l'entoure. Le laboureur se retrouve seul dans sa grange, confus d'un tel honneur, ébloui des magnificences dont il a été le témoin. Pourtant son âme, que le surnaturel a touchée, se sent inondée d'une joie ineffable. Plein d'amour pour sa bonne maîtresse, qui veut être honorée par lui, il s'endort paisiblement, comptant sur son secours pour accomplir les grandes choses qu'elle a commandées. Le 25 juillet 1624 est une date mémorable de notre histoire. Après avoir choisi dans la foule un humble paysan, après l'avoir préparé par une série de prodiges à sa difficile mission, sainte Anne lève d'un mot le voile qui semblait la couvrir. A partir de ce jour, c'est son œuvre qui s'accomplira sur cet obscur coin de terre ; les obstacles surgiront, elle les surmontera, et les foules, remplissant le petit village du bruit de leurs pas et de l'allégresse de leurs cantiques, réaliseront la prophétie qui effraya le laboureur du Bocenno. Après cet éclair de joie surnaturelle, la faiblesse humaine reprit le dessus dans l'âme du bon Nicolazic.

Scala Santa de Sainte Anne d'Aurey
Le mémorial est édifié en 1922-1932 par les cinq diocèses de Bretagne pour garder le souvenir des 240.000 bretons victimes de la grande guerre 1914-1918. Sur les murs sont gravés les noms de 8.000 d'entre-eux.

La grandeur de la mission l'effrayait. Qu'était-il pour servir de mandataire à l'aïeule de Jésus ? Comment pourrait-il persuader les autres de la réalité de sa vision ? On le traiterait d'insensé, on l'accuserait de témérité et d'orgueil, jamais il ne trouverait l'argent nécessaire pour bâtir la chapelle que demandait sainte Anne. Tourmenté par ces pensées, partagé entre la crainte et l'espérance, il se retirait à l'écart : la douleur aime la solitude. Et, quand on lui demandait la cause de sa tristesse, il gardait le silence, redoutant de communiquer aux hommes le secret de Dieu. Parfois cependant il reprenait courage ; son cœur, fortifié par la grâce, se remplissait d'une invincible espérance. Six semaines se passèrent au milieu de ces luttes intimes. Alors, sainte Anne, prenant pitié de son fidèle serviteur, lui apparut avec son éclat accoutumé, et d'une voix grave, où perçait l'accent d'un doux reproche : « — Ne craignez point, mon Nicolazic, lui dit-elle, et ne vous mettez pas en peine ; découvrez à votre recteur, en confession, ce que vous avez vu et entendu; et ne tardez plus à m'obéir. Conférez-en aussi avec quelque homme de bien, pour savoir comment vous devez vous y comporter .
« Cette fois, ses hésitations furent vaincues par la parole de sainte Anne. Dès le lendemain, il alla trouver son recteur. Messire Sylvestre Rodüez n'était pas crédule, et, s'il savait incliner sa foi devant l'autorité de l'Église, il s'élevait avec rudesse contre tout ce qui lui semblait superstitieux. En cette circonstance, nous devons convenir qu'il agit avec une déplorable précipitation : la prudence ne consiste pas à rejeter sans examen les manifestations extraordinaires, mais à les étudier avec soin pour en reconnaître le caractère véritable ; car si la sagesse chrétienne défend de favoriser la crédulité de l'homme, elle défend aussi de s'opposer aux desseins de Dieu. Le recteur de Pluneret reçut très durement les confidences du laboureur. Après l'avoir accusé de faiblesse d'esprit, il lui défendit expressément d'ajouter foi à ces apparitions, qu'il appela des rêveries et des songes faits à plaisir. Attristé de ces reproches, mais comptant néanmoins sur sa bonne maîtresse, Nicolazic reçut la sainte communion et revint paisiblement à Keranna. Sainte Anne ne lui fit pas attendre ses consolations. Dès la nuit suivante, elle lui apparut, et lui adressa ces paroles : « — Ne vous souciez pas, Nicolazic, de ce que diront les hommes; accomplissez ce que je vous ai dit, et pour le reste, reposez-vous sur moi. » Consolé par cette voix si douce, le bon paysan résolut de se mettre à l'œuvre sans retard ; mais la crainte envahit de nouveau son âme, les difficultés qu'il avait déjà entrevues se dressèrent encore devant lui. Sept semaines s'étant écoulées dans ces hésitations, il fallut que sainte Anne vînt relever son courage. Ce ne fut plus avec l'accent du reproche, mais avec une affectueuse douceur, quelle lui dit : « — Consolez-vous, Nicolazic ; l'heure viendra bientôt où ce que je vous ai dit s'accomplira. »
Alors un colloque charmant s'établit entre sainte Anne et le laboureur. Confiant dans la parole du Ciel, mais effrayé par les obstacles, il lui exposa naïvement ses craintes : « — Mon Dieu, ma bonne maîtresse, vous savez les difficultés qu'y apporte notre recteur, et les reproches honteux qu'il m'a faits, quand je lui ai parlé de votre part. Je n'ai point de moyens suffisants pour bâtir, encore que je sois très aise d'y employer tout mon bien. Qui me croira, si je dis qu'il y a eu une chapelle, là où je n'ai jamais, que par ouï dire, rien vu de semblable ? Qui pourra en faire les frais ? » « — Ne vous mettez pas en peine, mon Nicolazic : je vous donnerai de quoi commencer l'ouvrage, et jamais rien ne manquera non seulement pour bâtir, mais encore pour faire d'autres choses qui étonneront le monde. »
Après cette nouvelle assurance du succès, Nicolazic repoussa toute hésitation et toute crainte. Plein d'une confiance inébranlable, il résolut de fouler aux pieds les obstacles humains, pour ne plus penser qu'à l'accomplissement des desseins de Dieu. Sainte Anne voulut le récompenser de son obéissance, en confirmant par de nouveaux prodiges la vérité de ses paroles. Vers la fin de l'été, il chargeait du mil, au clair de la lune, pour le transporter dans sa grange, lorsqu'il vit tomber une véritable pluie d'étoiles, depuis le Bocenno jusqu'à sa chaumière : c'était sans doute l'image des grandes choses qui devaient transformer cet humble coin de terre. Bien qu'il n'en comprît pas la signification, il fut rempli de joie et entrevit dans un avenir obscur encore la réalisation de ses plus ardents désirs. D'autres témoins oculaires furent aussi favorisés de merveilleuses visions. « Dans le même temps, trois personnes de Pluvigner, revenant du marché d'Auray, vers neuf heures du soir, virent, au même endroit, descendre du ciel une dame majestueuse, vêtue de blanc, environnée d'une clarté resplendissante, et ayant près d'elle deux flambeaux allumés. » Plus tard, quand les foules se rendaient au nouveau sanctuaire, d'autres prodiges vinrent encore augmenter la ferveur des pèlerins. Les uns, surpris par la nuit à une lieue de Keranna, invoquèrent la Sainte, et aussitôt une douce lumière les éclaira jusqu'au but de leur voyage ; un autre, M. de Kerfos, égaré dans la lande, par une nuit profonde, vit briller un flambeau qui le conduisit jusqu'à la chapelle et disparut. Ainsi sainte Anne, se jouant de l'opposition des hommes, relève le courage de son serviteur et attire le peuple en faisant briller à ses regards la volonté du ciel.


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